Newsletter Flux Rss Facebook

 
Vue Mer

Catherine Ségurane

La femme qui sauva Nice

 

 

Les mythes naissent souvent de l’espoir des êtres humains. Parmi tous ceux que notre riche histoire a suscités, Catherine Ségurane, bien campée dans le XVIème siècle, a survécu à des vicissitudes nombreuses. C’est qu’elle porte en elle plusieurs images : celle de la résistance, celle de la femme-mère protectrice, si vénérée autour du bassin méditerranéen, celle de la Nice populaire, celle du passé savoyard. Il n’est donc rien d’étonnant à ce que son aventure soit toujours célébrée de nos jours, comme une référence à l’identité niçoise. Découvrons donc comment elle la marqua.

 

Nice, dernier bastion de Savoie

 

Depuis 1452, les ducs de Savoie subissaient le protectorat des rois de France avec de plus en plus de réticences. Finalement, en 1521, le duc Charles III décida de rompre cette tutelle pesante.

 

Avec éclat, il choisit d’épouser la belle-sœur de Charles-Quint, le rival haï de François 1er. Le mariage avec Béatrix de Portugal eut d’ailleurs lieu à Nice, dans l’église des Dominicains (place du Palais). Dès lors, le roi de France, pourtant propre neveu du duc, rumina sa vengeance. Il put l’assouvir. En février 1536, faisant suite à l’occupation de Milan par Charles-Quint, François 1er envahit la Savoie, puis le Piémont jusqu’à Turin. Avec son trésor, sa femme, son fils et le Saint Suaire, Charles III se réfugia dans sa dernière forteresse, Nice. Pour François 1er, son prochain objectif était fixé : prendre la ville.

 

Le roi de France, pour mieux combattre ses adversaires, s’était allié avec les Turcs, honnis et craints de toute l’Europe chrétienne. Au printemps 1543, ceux-ci mirent à sa disposition une flotte, qui vint rejoindre à Marseille l’armée formée par le duc d’Enghien. Devant la menace, Charles III pressait son beau-frère de venir défendre Nice et faisait quitter la ville à son fils, le futur duc Emmanuel Philibert. Il était temps. A la fin du mois de juin, les premières forces franco-turques investissent la ville : vingt mille hommes et cent vingt galères, contre trois mille défenseurs.

 

Nice s’est mise en défense : on a détruit le pont Saint-Antoine, qui venait d’être refait, et les moines de l’observance ont abandonné leur magnifique couvent de la Sainte-Croix, au faubourg de la Buffa, pour se replier dans les murs, emportant leurs précieux trésors, deux oeuvres de Louis Bréa.

 

 

Eté 1543, Nice assiégée

 

Après un long bombardement, un premier assaut général est donné le 2 août 1543 par les assiégeants, infanterie française, artillerie navale turque, janissaires mêlés. Cet assaut est repoussé. Un second se prépare pour le 15 août, au nord de la ville, le mur le plus éprouvé, par les batteries du Mont Boron et Cimiez. Au moment où la muraille du bastion des Cinq côtés (Cinq caire, ou Sincaire, en niçois) va être emportée, l’enseigne turc tombe, son drapeau, celui du Prophète, se retrouve dans les mains des défenseurs et les assaillants se débandent. Il faut un troisième assaut, le 22 août, pour que la ville basse soit prise. Mais il reste le Château, commandé par un noble savovard, André de Monfoft. Et le Château résiste.

 

En Piémont, Charles III a enfin réussi à réunir une armée de secours, qui marche vers Nice. La conjugaison de cette marche et de la résistance du Château décourage les Franco-Turcs. Le 8 septembre, après avoir pillé la ville et emmené une partie de la population en esclavage, l’armée assiégeante abandonne les lieux et se replie sur Toulon. Aussitôt après, les troupes de Charles III entrent dans la cité et délivrent les courageux défenseurs du Château. Ainsi, Nice, la première, a résisté à ceux qui depuis soixante-dix ans font trembler l’Europe et l’accablent sous leur réputation d’invincibilité. Cet événement, qui a un retentissement considérable, passe immédiatement pour surnaturel.

 

 

Marie et Catherine, deux femmes salvatrices

 

En un premier temps, un tel événement ne peut être attribué qu’à l’intervention divine. L’assaut turc du 15 août et la libération le 8 septembre se sont produits le jour de deux fêtes dédiées à la Vierge Marie. Sans doute Nice doit-elle sa victoire à son intercession. En 1552, la Ville érige donc une chapelle votive sur le site de Sincaire, chapelle qui ne sera détruite que lors de la construction de la place Garibaldi, en 1784. Une statue de la Vierge (aujourd’hui à la chapelle des Pénitents bleus du Saint-Sépulcre) y trône. Ne dit-on pas que, le 15 août, elle apparut aux Niçois, couvrant la ville de son manteau pour y recueillir les boulets ennemis? Et voilà que, quelque cinquante ans plus tard, à la figure sainte s’ajoute, puis se substitue celle d’une Niçoise du peuple, une lavandière, qui aurait porté le coup fatal à l’enseigne turc d’un revers de son battoir. Cette femme, c’est l’historien Honoré Pastorelli qui en parle le premier, et son texte est repris, développé tout au long du XVIIème siècle. Cette femme, c’est Catherine Ségurane.

 

 

Ségurane, incarnation symbolique

 

Le plus étrange est qu’un chroniqueur qui a vécu le siège, Jean Badat, n’évoque pas l’intervention de Catherine. Le personnage, qui peut avoir existé mais dont l’existence n’est pas prouvée, n’apparaît que bien après et revêt très vite tous les caractères du mythe. La Ville fait placer son effigie sur la porte Pairolière, comme pour décourager les agresseurs. Les écrivains lui donnent une épaisseur humaine : elle apparaît comme une sorte de virago, laide (la Dona maufacha, la femme mal faite, dit-on d’elle), forte, courageuse, simple, qui retourne à l’anonymat une fois son acte d’héroïsme accompli. Son nom, Seguran (féminisé, en Segurana comme cela se faisait à lépoque) est un nom qui existe à Nice au XVIème siècle. Il est forgé sur une racine, segà, qui signifie faucher, voire hacher, en niçois, comme, en France, le nom de Jeanne Hachette qui défendit Beauvais contre les Bourguignons. Ainsi, par le nom, par les vertus militaires et civiques qu’elle incarne, parce qu’elle est une femme, comme la Vierge et comme la Ville, Catherine Segurane revêt tous les caractères d’un mythe collectif que l’âge baroque naissant peut, lyriquement, développer.

 

 

Catherine, femme triomphante

 

Cet héritage du XVIIème siècle, grand moment de l’histoire niçoise, offre toutes les raisons de se maintenir. Et de fait, l’inconscient collectif le perpétue à travers les âges. Au temps du romantisme, le personnage de Catherine Ségurane enflamme les imaginations, devient le sujet de poèmes épiques, comme ceux de Louis Andrioli (1808, en italien puis en niçois), de pièces de théâtre comme celle de Jean-Baptiste Toselli (1878, en français). Paul-Émile Barberi(s) en fait un portrait pour orner la galerie des gloires niçoises du palais communal (1827); Jean-Baptiste Biscarra peint "L’apothéose de Catherine Ségurane" sur le rideau de scène de l’Opéra (1827). Agathe-Sophie Sasserno en développe l’héroïsme et les vertus exemplaires dans ses poésies (en français), et Eugène Emanuel fait de Nice lou pais dei Seguran (le pays des Seguran) dans une chanson écrite en langue niçoise pour encourager les soldats niçois face aux Autrichiens en 1848 et qui devient l’hymne niçois.

 

Plus près de nous, en 1923, le Comité des Traditions niçoises fait ériger, par souscription, le monument de la rue Sincaire, théâtre des exploits supposés de l’héroïne. De nos jours, Raoul Nathiez en a aussi fait l’argument d’une de ses pièces, et la référence parcourt encore toute la création littéraire et musicale contemporaine en langue nicoise. De fait, chaque fois que l’on cherche une incarnation de Nice, de son histoire, des vertus qu’on lui prête, voire de sa culture populaire, Ségurane s’impose, femme symbole de fierté, de résistance, de révolte. Qu’importe en somme qu’elle ait ou non existé pour l’Histoire, l’important reste, aujourd’hui, l’esprit et l’âme qu’elle incarne.